Actualité

Arrêter les images pour mieux les comprendre…

Daniel Schneidermann (Arretsurimages.net) répond aux questions du magazine Réalités Familiales :


Qu’est-ce qui vous a poussé à créer ce concept d’émission « Arrêt sur Image », la seule dans le paysage audiovisuel français ?A l’origine, l’objectif était de partir du principe que les images diffusées par la télévision contribuaient énormément à forger l’imaginaire des citoyens et d’un pays. Le principe même de la télévision étant d’aller très vite et d’interdire le retour en arrière ne rendait pas possible la réflexion sur le contenu de ces images. Elles avaient du pouvoir sur nous mais elles passaient tellement vite que l’on ne savait pas comment ce pouvoir s’exerçait. Donc, il fallait arrêter les images.

C’est l’idée qui a présidé à la création de l’émission en 1995. Pour reprendre le pouvoir sur les images diffusées par la télévision, il faut les arrêter…

Lorsque l’on regarde les sondages, on s’aperçoit que les Français sont tout de même assez critiques par rapport à l’information telle qu’elle est diffusée et à la confiance qu’ils accordent aux médias, Comment vous expliquer ce scepticisme et de quoi le journalisme souffre t-il aujourd’hui ? Est-ce que c’est la censure, l’autocensure, les pressions politiques, économiques, la course au scoop ?

Je crois que cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs.

Tout d’abord, il y a une cause liée à l’éparpillement. La multiplication des chaînes de télévision n’est pas forcément une bonne chose parce que, qui dit multiplication, dit que chacune des chaînes dispose de moins de moyens puisque le gâteau publicitaire ou fiscal doit être partagé en un plus grand nombre de parts. Qui dit moins de moyens dit également moins de journalistes et de forces à consacrer aux enquêtes.

La deuxième chose, c’est que le journalisme souffre évidemment de la concentration des médias dans les mains d’un petit nombre d’actionnaires : Lagardère, Arnaud, Bouygues… On sait bien que la plupart de ces gens-là ont des sympathies politiques qui les rapprochent du pouvoir en place. Ils sont par ailleurs à la tête de groupes qui font des affaires avec l’État donc qui ne peuvent pas se permettre que leurs médias critiquent trop ouvertement l’État.

Je dirais que le troisième élément est un peu le révélateur de tout cela. Jusqu’à présent, la qualité relativement mauvaise de l’information en France ne se voyait pas parce qu’il n’y avait pas de concurrence. Or, depuis cinq ou dix ans, il est apparu une concurrence extrêmement voyante, bruyante, c’est la concurrence d’Internet.

Du coup, lorsque l’on fait la comparaison entre la manière dont on est informé dans les médias traditionnels et la manière dont on est informé sur Internet, à tort ou à raison, on a l’impression qu’il y a un grand nombre de choses que les médias traditionnels ne disent pas. On voit des choses sur Internet dont on ne parle pas dans les autres médias.

Je m’empresse de dire que ce n’est pas toujours à bon escient parce qu’il y a aussi beaucoup d’ « intox » sur Internet, beaucoup d’informations non vérifiées, non prouvées et il peut s’avérer très difficile de faire le tri. Mais cela peut contribuer à jeter un certain discrédit sur les médias traditionnels.

Est-ce que vous espérez, ou est-ce que vous souhaitez pouvoir revenir sur une chaîne de télévision ?

Pour l’instant, ce n’est absolument pas d’actualité. Mais il y a quelque chose que je regrette beaucoup à la télévision – et cela intéresse directement l’UNAF - c’était le fait que l’on pouvait regarder l’émission en famille. Quand l’émission s’est arrêtée, j’ai été très frappé du nombre de témoignages que nous avons eus de la part de gens qui nous disaient : « C’est terrible ce que vous allez manquer à notre famille le dimanche à 12 heures 40 ! »

Les parents nous expliquaient qu’ils regardaient l’émission avec leurs enfants, ensuite ils leur expliquaient comme fonctionnait la télévision etc… J’ai également eu de témoignages d’adolescents, de jeunes adultes qui nous expliquaient qu’ils avaient commencé à regarder l’émission en famille et qu’ensuite ils avaient continué seuls …

Cette dimension collective et familiale de la réception de l’émission qui était très forte, je ne pense pas qu’on pourra la retrouver sur Internet. Internet, cela se consulte tout seul. Alors il faut voir mais maintenant les parents et les enfants suivront l’émission chacun de leur côté et je trouve cela infiniment regrettable.

C’est la seule raison pour laquelle je regretterai la télévision. C’était un grand avantage. Mais Internet présente bien d’autres avantages : une grande souplesse d’utilisation, le fait que vous pouvez être extrêmement réactif à l’actualité. C’est un outil beaucoup plus maniable et prometteur mais nous allons effectivement perdre la réception familiale.

C’est un outil potentiellement formidable mais cela peut être aussi dangereux parce que n’importe qui peut raconter n’importe quoi. Il n’y a pas de déontologie ni de règles affirmées.

C’est bien pour cela que nous allons rajouter une nouvelle corde à notre arc qui est de faire « Arrêt sur Internet ». On s’arrêtait sur les journaux télévisés de 20 heures. Aujourd’hui, les informations et les images diffusées sur Internet ont de plus en plus d’impact, beaucoup d’entre elles n’ont pas de sources saines. C’est bien pour cette raison que l’on va aussi s’intéresser à ce nouveau territoire.

Comment expliquez-vous que d’une façon générale, dans les chaînes de télévision ou dans la presse en général, il n’y ait aucune réflexion, aucune émission qui soit proposée pour contribuer à l’éducation aux médias des citoyens ?

Je pense que l’esprit du service public a largement déserté les chaînes de télévision, tout simplement. Plus personne n’y pense. Cela peut paraître normal de la part des chaînes privées car ce n’est pas leur travail. Mais même sur les chaînes de service public, cela fait bien longtemps que l’esprit du service public est absent.

Cela tient essentiellement au fait que les chaînes se trouvent en concurrence directe avec les chaînes privées, elles sont donc obligées de courir derrière les chaînes privées. Et au fil des ans, depuis les deux dernières décennies, elles ont peu à peu abandonné toute idée de service public.

J’ai toujours été très frappé, lorsque je discutais avec mes dirigeants de chaînes de France télévision, de constater qu’ils n’avaient aucun souci du service public et qu’ils ne se posaient pas la question de savoir ce qu’ils allaient apporter intellectuellement aux téléspectateurs, en quoi ils allaient pouvoir leur « rendre service ».

Une dernière question : vous arrive t-il encore de regarder la télévision et de vous dire que vous aviez regardé une bonne émission ?

Oui, cela m’arrive mais ce n’est pas très fréquent. Je trouve par exemple que les « Guignols de l’information » sont drôles. C’est une vraie émission de satire.

Les « Guignols de l’information » dont on dit en effet qu’ils ont une influence sur les téléspectateurs, peuvent-ils contribuer à une certaine forme d’éducation aux médias ?

D’une certaine façon oui, mais ce n’est pas leur but. Leur but c’est de faire rire. Mais dans la communication, le but que l’on recherche n’est pas toujours celui que l’on atteint. Cela est également valable pour nous. Le but de notre émission était d’amener les gens à réfléchir et souvent cela les faisait rire !

Mais il est vrai que les guignols, par leurs effets collatéraux, peuvent contribuer à l’éducation aux médias.

Cette émission, malgré les critiques qu’elle peut susciter de la part des gens qui y sont représentés, paraît intouchable !

Vous savez, il faut se méfier ! Lorsque cela paraît intouchable, cela ne l’est pas forcément. Mais effectivement, supprimer les guignols, ce serait très « gros » !

Propos recueillis par Françoise Heil

Info site www.unaf.fr

 


 actualite  actualite  actualite  actualite  actualite  actualite
Union Départementale des Associations Familiales du Cher - 29 avenue du 11 novembre 1918 - 18000 Bourges
Mentions légales     -     info@udaf18.fr     -     Réalisation Direct@Web